Position de la Confédération Suisse sur les Etats Baltes
1946
Position de la Confédération Suisse sur les Etats Baltes
du 15 novembre 1946.
Confidentiel
Séance du Conseil Fédéral Suisse
extrait du procès-verbal
vendredi 15 novembre 1946
traduction
Proposition du Département Politique du 11 novembre 1946
Le Département politique communique:
Comme on se le rappelle, les pays Baltes de l'Esthonie, de la Lettonie et
de la Lithuanie ont été incorporés à
l'U.R.S.S., comme Républiques Soviétiques, dans le courant du
mois d'août 1940; l'Esthonie et la Lithuanie avaient
été amenées déjà en automne 1939
à conclure un pacte dit d'assistance avec l'Union Soviétique.
Après l'annexion par l'Union Soviétique, les Gouvernements
des Pays Baltes ayant cessé d'exister dans la forme dans laquelle
ils avaient été constitués, il est
résulté de cette situation de fait, la
nécessité pour la Suisse - comme pour d'autres pays -
d'examiner la question de la situation des Légations et des
Consulats que ces pays possédaient. Tandis qu'un certain nombre de
pays d'Europe, comme l'Allemagne, l'Italie et la France se
décidèrent, étant donné la situation nouvelle,
de supprimer formellement la représentation des pays en question et
que d'autres Etats au contraire, en particulier l'Angleterre, l'U.S.A.,
l'Espagne et le Japon s'en tinrent jusqu'à nouvel avis au "statut
quo ante", la Suisse prit une voie intermédiaire. Sans faire aucun
acte quelconque qui aurait pu être considéré comme une
reconnaissance "de jure" de l'annexion des Pays Baltes par l'U.R.S.S., elle
se dispensa toutefois d'inviter le premier janvier 1941 les
représentants de l'Esthonie, de la Lithuanie et de la Lettonie
à la cérémonie du Nouvel-An et de renouveler les
lettres de créances des diplomates en question qui ne pouvaient plus
prétendre représenter en Suisse les Gouvernements n'existant
plus en fait.
Le fait que certains privilèges personnels ont néanmoins
été encore accordés aux anciens fonctionnaires
diplomatiques et consulaires de ces légations conformément
à l'Arrêté du Conseil fédéral du 9 avril
1942 qui a été prorogé ensuite jusqu'à la fin
1945, est dû uniquement à des considérations de
courtoisie à l'égard des représentants de pays, avec
lesquels la Suisse avait entretenu pendant une vingtaine d'années
environ des relations diplomatiques normales. Cependant ces
privilèges furent complètement et définitivement
supprimés le 1er janvier 1946 par l'Arrêté du Conseil
Fédéral du 10 décembre 1945; dès lors les
ex-fonctionnaires baltes en question, qui restèrent dans notre pays,
doivent être traités à tous égards comme des
personnes privées ordinaires. Toutefois le Département
Politique sans vouloir modifier l'attitude prise, s'employa à
obtenir des Offices Fédéraux et Cantonaux compétents,
certains allégements, en particulier en matière fiscale, pour
les trois anciens envoyés des Etats Baltes en Suisse, Monsieur le
Ministre Saulys, (Lithuanie), Monsieur le Ministre Feldmans (Lettonie) et
Monsieur le Ministre Selter (Esthonie), pour l'année en cours. Le
Département, en agissant ainsi, s'est basé sur le fait qu'une
partie importante des avoirs dont disposaient ces Messieurs, leur avait
été remise par les Organisations Baltes à l'Etranger
(notamment aux Etats-Unis d'Amérique) pour pourvoir aux besoins des
émigrés baltes, qui en raison des circonstances politiques ne
pouvaient ou ne voulaient plus retourner dans leur pays; le
Département pensait donc qu'il fallait renoncer à
l'imposition de ces avoirs, pour des considérations humanitaires.
Suivant cette évolution de la situation, les Légations et les
Consulats que les Etats Baltes avaient possédé en Suisse ont
cessé depuis plusieures années d'exercer une activité
officielle dans le sens propre du mot. En revanche, le Département
Politique sait que quelques-uns des anciens chefs de service, de
même que quelques-uns de leurs collaborateurs poursuivent encore une
activité qui est, dans une certaine mesure, en rapport avec leurs
fonctions officielles antérieures. Il s'agit en
général d'efforts et d'actions, que ces personnes font -
comme il a déjà été indiqué - pour
secourir par des mesures de protection et d'assistance, les ressortissants
de leurs pays en Suisse, en particulier les fugitifs Baltes dont le nombre
est assez considérable. Nous savons par exemple que le Ministre
Ed.Turauskas, précédemment délégué
lithuanien auprès de la S.D.N. exerça une activité en
Suisse, comme représentant autorisé d'un Comité de
secours américain pour les fugitifs Lithuaniens (United Lithuanian
Relief Fund of America Inc.) et a été relevé en cette
qualité, il n'y a pas très longtemps, par Monsieur
Garbaciauskas, ancien vice-consul Lithuanien à Zurich.
En outre la section de la police a jusqu'ici admis implicitement le fait
que les ex-représentants baltes prolongent à l'occasion et
même établissent à nouveau, le cas
échéant, des passeports Esthoniens, Lettoniens ou Lithuaniens
qui à notre connaissance, ne sont plus reconnus comme de
véritables passeports par les autorités compétentes,
mais qui cependant sont encore considérés comme papiers
d'identité.
Comme il fallait s'y attendre, la question s'est posée à
nouveau dans son ensemble par suite de l'établissement de la
Légation Russe à Berne; l'affaire a été
déjà soulevée, à deux reprises au
Département Politique, par l'envoyé russe, au cours
d'entretien avec le Ministre Zehnder et le Président du
Département . Dans le derniers de ces entretiens du 23 octobre avec
le Conseiller Fédéral Petitpierre, le Ministre Kulaschenkow
déclare qu'un certain nombre d'anciennes Légations baltes
à Berne et également dans d'autres villes de Suisse
étaient toujours qualifiées comme telles à l'Etranger.
Il exprima l'avis que l'existence de ces Légations et de leur
activité ne se justifiaient plus, étant donné que les
Républiques Baltes étaient désormais
représentées en Suisse par la Légation de l'U.R.S.S..
Enfin il parla de l'immeuble Avenue de la Paix 5 à Genève
acquis en son temps par l'Etat Balte Letton, pour l'établissement de
sa Délégation permanente auprès de la S.D.N. et fit
part du voeu du Gouvernement russe de reprendre ce bâtiment en sa
qualité de successeur juridique de l'ancien Gouvernement Letton.
En ce qui concerne la première remarque de l'envoyé Russe au
sujet de la soi-disant existence des Légations Baltes en Suisse, le
Département Politique a déjà indiqué au
Ministre Kulaschenkow, à titre d'orientation préalable, que
le Conseil Fédéral ne reconnaît plus depuis un certain
temps déjà ces Délégations, les Gouvernements
des Etats Baltes ayant cessé d'exister, et que le personnel de ces
anciennes Légations qui vit encore en Suisse, ne jouit plus
actuellement d'aucune sorte de privilèges diplomatiques ou
consulaires.
En revanche, la question de savoir ce qu'il en est de la
propriété des Etats Baltes en Suisse et des Archives des
anciennes Légations Baltes, reste ouverte:
Ce qui parait être déterminant ici, c'est le fait que
l'annexion des Etats Baltes par l'U.R.S.S. n'a pas encore été
l'objet jusqu'ici d'une reconnaissance juridique
généralisée, soit par un traité de paix, soit
par une Conférence Internationale, soit au sein de l'Organisation
des Nations Unies. On constate au contraire aujourd'hui encore, la plupart
des Etats - abstraction faite des partisans déclarés de la
Russie en Europe Orientale - ne considèrent pas l'annexion de
l'Esthonie, de la Lithuanie et de la Lettonie, comme ratifiée de
jure.
Il n'y a à cet égard aucune équivoque dans la
manière de voir des Etats Unis d'Amérique dont le
Gouvernement continue à reconnaître expressément non
seulement les Etats Baltes eux-mêmes, mais encore leurs
Légations qui bénéficient toujours de
privilèges diplomatiques et consulaires en usage.
A l'attitude du Gouvernement Américain correspond celle du
Gouvernement Brésilien. Quand à la Grande-Bretagne elle
reconnaît bien l'annexion de facto de l'Esthonie, de la Lithuanie et
de la Lettonie dans l'Union Soviétique. Mais elle ne
considère pas celle-ci comme successeur juridique des Etats Baltes.
D'après cela, la propriété de ces pays
(bâtiments, dépôts d'or, bateaux), n'a pas
été transmise à l'Ambassade Russe à Londres.
Les représentants Baltes continuent à disposer de leur
légation et à jouir des privilèges diplomatiques
personnels - sans être reconnus comme représentants officiels
de leur pays -. En outre, comme on l'a appris confidentiellement par la
Légation à Londres, ils sont reçus au Foreign Office,
pour les démarches non officielles en faveur de leurs compatriotes
vivant en Angleterre. Le Danemark et l'Argentine adoptent actuellement
à notre avis une attitude semblable. En revanche, l'Italie, la
France, le Suède, par exemple, qui ont supprimé formellement
la représentation des Etats Baltes, sont allés plus loin que
les pays dont il a été question ci-dessus. En France et en
Suède, la représentation a été formellement
remise aux représentants Russes tandis qu'à Rome, les
fonctionnaires soviétiques ont, de leur propre chef, pris possession
du bâtiment de l'ex-Ambassade Lithuanienne lors de la
libération de la Ville en juin 1944 et l'ont conservé
jusqu'à maintenant. Toute fois le Gouvernement Français
continue à tolérer le séjour d'ex-diplomates Baltes en
France et il leur est permis d'adresser des requêtes officieuses pour
leurs compatriotes et de déployer une certaine activité de
secours en leur faveur. Enfin il faut mentionner à cet égard
que l'U.R.S.S. a demandé tout récemment à la Belgique
et à l'Argentine, comme elle le fait maintenant à la Suisse,
que la propriété des Etats Baltes et les archives des
anciennes Légations Baltes lui soient transmises. Le Gouvernement
Belge a pu montrer que cette demande était sans objet, étant
donné que les Agences Baltes et les archives n'existaient plus en
Belgique par suite des événements des dernières
années. De son côté l'Argentine essaie de retarder la
solution de la question en se basant sur la conception de l'Amérique
du Nord.
En ce qui concerne la Suisse, étant donné que la question de
Droit International n'est pas encore élucidé, il n'y a aucun
motif quelconque pour elle de prendre les devants sur d'autres pays, pour
reconnaître l'annexion par la Russie soviétique et d'effectuer
le transfert à l'U.R.S.S. de la propriété encore
existante des Etats Baltes et des archives des ex-Légations Baltes.
D'autre part il faut cependant tenir compte de la situation
résultant de la reprise des relations diplomatiques entre la Suisse
et la Russie et de intérêt politique que la Suisse a à
rétablir complètement ces relations et de leur donna une
forme aussi favorable que possible. Si l'on veut arriver à un
heureux résultat, il faudra donc ici également choisir un
juste milieu en tenant compte soit du fait que l'annexion des Etats Baltes
n'est pas juridiquement reconnue, soit des nécessités de nos
relations avec l'U.R.S.S..
Etant donné que les Etats Baltes n'ont pas actuellement la
capacité d'agir d'après le droit international, le
Département Politique pense que la solution pratique consiste
à confier, à titre fiduciaire, à la
Confédération, la gestion de la propriété de
ces Etats et des archives, jusqu'à ce que la question de la
situation desdits Etats, en droit international, soit définitivement
réglée.
Conformément à la proposition présentée et
suivant les explications ci-dessus il est arrêté ce qui suit:
1) La propriété des Etats Baltes de l'Esthonie, de la
Lettonie et de la Lithuanie, qui existe encore sur le territoire de la
Confédération et les archives des anciennes Légations
et Consulats desdits Etats en Suisse sont confiés à la
gestion, à titre fiduciaire, de la Confédération.
2) Le Département Politique se charge de l'exécution du
présent arrêté.
Source:
copie de la traduction française reçue du registre foncier
de Genève le 26 février 1991.
Commentaires:
La Confédération transmit le droit d'usage de la
propriété lettone à l'URSS fin 1947, après une
année de négociations, tout en gardant le droit de
propriété à la République de Lettonie,
malgré les pressions, jusqu'à la Restauration de
l'indépendance en 1991. La propriété étant
devenue extraterritoriale, la Confédération trouva un accord
avec la Lettonie sur une compensation financière. La somme fut
entièrement utilisée pour acquérir des locaux pour les
ambassades lettones dans diverses capitales. La Confédération
échangea alors ce droit de propriété ex-letton
à Genève contre une propriété à Moscou.
L'URSS a utilisé gratuitement ces locaux exceptionnellement
bien situés pendant 50 ans. Une analyse détaillée de
A.Reinhards fixe à 12'000'000 Francs suisses l'arriéré
de loyer.
En France, 7 ans après la restauration de
l'indépendance de la Lettonie, le problème de la
propriété lettone sise rue de Prony n'est toujours pas
réglé: le régime de Vichy transmit à l'URSS
la propriété de l'ambassade de Lettonie dans le cadre du
Pacte Ribbentrop-Molotov:
Le 5 août 1940, Moscou "vote" l'incorporation de la Lettonie dans
l'URSS, le 13 août l'Ambassade d'URSS à Paris demande à
prendre possession de l'Ambassade de Lettonie, décision
exécutée par le Préfet-adjoint Roger Langeron le
25 août.
Après la guerre le Gouvernement de de Gaulle confirma la
décision. La Russie, héritière de l'URSS, n'envisage
pas de quitter la place et les divers gouvernements français de
droite ou de gauche n'ont pas encore affiché une volonté
de venir à bout de cette séquelle de la Seconde Guerre
mondiale.
Ansis Reinhards, Suisse Romande, 15 mai 1997,
Mise à jour: 12 novembre 1999
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